25/05/2010

La conspiration 4.5.

La PJ reçu finalement le détail de la carrière de Philippe Moens, le sous-chef de sécurité de l'hôtel Lambermont. Il avait effectivement été sous les ordres de qui était à l'époque le colonel Bertrand. Ainsi s'établissait une nouvelle relation et augmentaient les soupçons sur l'intervention des deux dans l'attentat contre le cardinal de Villers. Moens fut de nouveau interrogé mais il se tint à sa déclaration originelle: qu'au moment de l'attentat il était à un autre étage, vérifiant les serrures électroniques des chambres. C'était ce que montraient aussi les disques d'enregistrement des caméras de sécurité. Mais les techniciens du laboratoire de la PJF indiquèrent qu'il était facile de changer l'identification des caméras si bien que l'étage où on le voyait entrer et sortir des chambres pouvait être celui d'où on avait tiré. Servais ordonna alors de vérifier les registres horaires d'entrées et sorties des chambres dans l'ordinateur de l'hôtel et avec les plans des étages, ainsi que tout détail visuel qui permit de vérifier l'étage où était Moens.

Le noyau des conspirateurs était à nouveau réuni chez Durand. Bertrand arriva le premier. En entrant au salon, il sortit de sa poche un petit appareil de la grandeur d'un paquet de cigarettes et il appuya sur un bouton. En même temps, il fit signe à Durand de ne pas parler. Il se promena par toute la pièce et une petite lumière-pilote brilla deux fois pendant le parcours. Il dit ensuite à son ami:
- Je voudrais prendre un peu d'air avant d'accepter l'appéritif. Alons attendre les autres dehors, veux-tu?
- D'accord.

Une fois dans la cour, il explica à Durand que son appareil avait détecté la présence de deux microphones.
- Nous ne pouvons pas discuter là. Il faut annuler la réunion. Nous pouvons nous réunir chez moi: j'ai passé mon domicile au peigne fin et je suis sûr qu'il n'y a pas de micros. J'avertis de suite les autres par GSM. Toi, prépares une note explicative que tu pourras montrer à ceux qui arriveraient ici avant de recevoir mon appel. Nous prendrons un verre et nous partirons.
- Et quand nous rejoignons-nous?
- Disons à dix heures chez moi?
-D'accord.

Pendant que Durand allait écrire la note, Bertrand sortit son téléphone et se mit à avertir les autres conjurés, qui étaient déjà en route. Pendant qu'il parlait à l'un d'eux arriva Daems. Il lui fit signe d'écouter avant d'entrer. Daems acquiessa et partit immédiatement. Quand Bertrand termina ses coups de fil, il entra à nouveau.
- Notre ami doit arriver d'un moment à l'autre -dit-il en s'approchant de Durand et, sortant une plume de sa poche, il lui fit signe de lui passer un morceau de papier. L'ayant reçu, il écrivit:
- Je n'ai pas pu toucher Verstappen. Quand il arrive, montre lui la note; nous parlerons de la bourse quelques minutes en prenant un verre puis nous partirons. Les autres sont avertis et changent de route.

A ce moment entra l'homme d'affaires. Ils lui firent signe de garder le silence et lui montrèrent la note pendant qu'ils se saluaient à vive voix mais son dire son nom. Verstappen marqua son accord et participa ensuite à la conversation sur les mouvements de la bourse et quelques investissements. Au bout d'un quart d'heure, il offrit ses excuses de ne pouvoir rester et fit ses adieux. Dix minutes plus tard partait Bertrand mais il fit signe à Durand de sortir à nouveau avec lui.
-Quelque chose est arrivé -lui dit-il, une fois dehors-. Je ne m'attendais pas à trouver des micros et j'ai fait ce contrôle seulement pour jouer avec cet appareil que j'ai obtenu il y a peu. J'ai pensé que nous pourrions en avoir besoin plus tard, lorsque la fin sera proche. Un inconnu est-il entré dans ta maison?
- Pas que je sache. La seule nouvelle personne est la servante. C'est la cousine de Stéphanie qui la remplace pour une semaine.
- Et elle t'a présenté des références?
- Pas moins que du premier ministre.
- Et tu les as vérifiées?
- Tu n'y songes pas! Je connais sa signature et aussi le cachet de son cabinet.
- Le cachet de son cabinet pour recommander une servante? Cela te semble normal?
- Maintenant que tu le dis, en effet, cela semble exagéré.
- Seule la DST peut être derrière cela. C'est la seule qui peut espionner sans ordre judiciaire. Et qui peut falsifier sans danger la signature et le cachet du premier ministre, ou même obtenir la vraie. Tu es sous surveillance! Et je me demande combien de plus de notre Noyau. Au moins, on n'a pas mis de micros chez moi. Il faudra que je visite nos autres associés après, pour vérifier. Nous en parlerons à la réunion. A dans un moment.
- J'y serai. A dans un moment.

18/05/2010

La conspiration 4.4.

Quelques jours plus tard, un de journaux de la capitale rendait compte de quelque chose qui pouvait être la conséquence directe de la menace publiée dans "Le Républicain":

  • "La Dernière Heure – Menaces contre la reine Fabiola
    Ce journal a reçu ce mardi une lettre dirigée à la Rédaction que menace la reine Fabiola d'un attentat qui aurait lieu durant la visite qu'elle fera pour ouvrir un nouveau cycle de l'opéra au Théâtre Royal de la Monnaie. La raison exprimée est la "nécessité de débarrasser le pays de figures décoratives coûteuses et inutiles". Le message termine avec l'exclamation "Vive la république!". La lettre a été écrite sur ordinateur et imprimée par laser. L'enveloppe portait un timbre qui date des années 40, sous l'occupationa allemande, durant la Seconde Guerre Mondiale. Ce matériel a été remis à la Police Judiciaire, qui a ouvert une enquête."

Trompel ne doutait pas de la relation de cette lettre avec les républicains. Il constata rapidement que la même nouvelle apparaissait, applaudie, dans le blog et le groupe de Facebook, alors que Darbée tentait de freiner ce genre de réaction en signalant son accord avec l'idée de supprimer la monarchie mais soulignant que le recours à la violence n'était pas du tout nécessaire. Le détective se souvenut alors que Servais lui avait conseillé de s'approcher de Paula Darbée pour mieux sonder sa pensée. Il décida ainsi de l'interviewer, donnant le prétexte de publier son "profil humain" dans son journal. Il téléphona au bureau de la députée et accorda un rendez-vous.

Ils se rencontrèrent le jour suivant. La députée avait cité Trompel à la sortie du Parlement, à cinq heures de l'après-midi. Elle sortit à cinq heures dix, s'excusant de ce retard dû aux discussions de la commission à laquelle elle participait. Elle invita le journaliste-détective à prendre un café à la terrasse de l'hôtel Métropole. Ils traversèrent donc la rue de la Loi et descendirent dans la station de métro du Parc Royal, prenant la ligne 1 en direction du centre. Cinq minutes plus tard ils sortaient à la Place de Brouckhère, où est l'hôtel, et s'assirent à la terrasse, comme toujours occupée par de nombreux touristes. Trompel la questionna alors sur ses études et comment elle était arrivée au PNI.

- J'ai étudié le service social à l'Ecole Centrale des Arts et Métiers -lui dit-elle- et là j'ai connu Daems, qui étudiait la comptabilité. Nous sommes devenus amis et, peu à peu, avec d'autres étudiants, nous avons développé les idées de base qui sont à l'origine du parti. Au début, nous empruntions des idées aux Verts et aux Humanistes de gauche, mais il nous a semblé qu'elles ne mèneraient à aucun changement substantiel. Ce qu'il faut, c'est une vraie révolution: transformer les bases de l'état, pour qu'il y ait une vraie égalité. "De chacun selon ses possibilités, à chacun selon ses nécessités", comme dit une fois Karl Marx. Mais nous ne sommes pas communistes: ce parti souffre de sclérose multiple et a introduit une nouvelle classe d'oppresseurs. L'autorité ne peut résider dans les personnes, seulement dans des structures participatives. Cela implique qu'il nous faut nous défaire des structures politiques actuelles de ce pays, rejetter la monarchie et les titres de noblesse, rédiger une nouvelle constitution. Mais vous êtes membre du parti et vous savez tout cela.
- En effet. Mais j'aime vous l'entendre dire dans vos propres mots. Et, plus que répéter la doctrine du parti, ce qui m'intéresse -pour un nouvel article dans le journal- c'est savoir plus sur vous même comme personne, sur votre famille, vos amis. D'où vient votre famille? Vous avez des frères?
- Mes parents -et mes grand-parents avant eux- ont toujours vécu près de Bruxelles, à Waterloo. Comme qui dirait "à l'ombre de la capitale". Mes grand-parents étaient paysans mais ont obtenu que mon père termine ses humanités au lycée de la commune, où moi aussi j'ai étudié plus tard. Ensuite, mon père est entré à l'Ecole d'Aviation, dans la section d'entretien, mais il n'a pas réussi à continuer et passer à l'école d'officiers. Il a fait carrière comme sous-officier mécanicien et, il y a quelques années, a pris sa pension et a ouvert un atelier de mécanique à Waterloo. Ma mère était secrétaire civile à la base de Melsbroeck et c'est là qu'ils se connurent. Elle est de Bruxelles et son père était employé de la commune d'Etterbeek. J'ai un frère ingénieur qui est parti au Brésil dans le cadre d'un programme d'aide au développement. C'est lui qui m'a permis de connaître l'oeuvre de Paulo Freire, d'où nous avons tiré pas mal d'idées pour le parti et la méthode de discussion pour nos réunions de base. Que puis-je vous dire de plus?
- C'est très intéressant. Je sais que vous êtes célibataire. Alors, qu'y a-t'il d'amis? Vous avez encore des relations avec des amies du lycée ou de l'ECAM?

La conversation s'étendit encore, passant aux relations sociales de la députée, puis à ses goûts et ses hobbies. Le temps passa et ils décidèrent d'aller souper ensemble au restaurant du City2, le centre commercial qui était près de là, à l'autre bout de la rue Neuve. Trompel se rendit compte qu'il partageait plusieurs de ses opinions, mais pas ses objectifs ni sa conviction de la nécessité d'une révolution. Il posa plusieurs questions sur celle-çi et se rendit compte que la députée était beaucoup moins révolutionnaire qu'elle ne l'avait paru au premier abord. Comme il l'avait noté en lisant ses réactions sur sa page de Facebook, elle ne partageait pas du tout l'idée d'un changement radical et abrupt, et moins encore de la voie violente. Elle croyait à une démocratie réellement participative, sans dictat de la par de la direction des partis. Et il reconnut que, en cela, elle avait quelques divergences avec Daems: lui avait trop tendance à imposer ses propres points de vue.

Le dialogue revint sur le thème des amis, surtout -maintenant- ceux du parti. Ce qui la conduisit à elle à demander à Trompel s'il s'était fait des amis aux réunions du parti. Il répondit que non, qu'il était encore trop tôt pour cela et que sa propre profession ne lui laissait pas beaucoup de temps pour cela. Seules des occasions comme cette entrevue lui donnaient la possibilité de mieux connaître une personne. Il se félicitait d'avoir pu parler aussi librement avec elle. Comme il avait aussi un peu parlé de ses années d'écolier dans les Marolles, ils se sentaient tous les deux à l'aise et furent d'accord pour conclure que la réunion avait été très agréable et qu'ils seraient heureux de se rencontrer de nouveau, même sans raison de travail. Ils échangèrent leurs cartes avec leurs numéros de téléphone personnels et sortirent ensemble, descendant à la station de métro Rogier, qui était connectée au City2. Là, ils se dirent au revoir avec un baiser, chose peu fréquente entre ceux qui venaient à peine de se connaître.

12/05/2010

La conspiration 4.3.

Une heure après, Trompel racontait tout à Servais.

- Que penses-tu que faisait là Durand? Les deux autres sont des politiciens. Mais un banquier?
- Je pense que c'est celui qui finance le parti. Et qu'il a une double intention. Il est devenu blanc quand j'ai parlé de la fonction populaire de la banque. Je pensais qu'il allait suffoquer. Daems abandonna rapidement le thème quand j'ai parlé de changement d'organisation, d'être plus ouverts et de faciliter le surgissement de leaders. Je crois que cela ne lui a pas plu. Et qu'ils ne m'inviterons plus de si tôt. Ce que j'ai proposé est parfaitement cohérent avec l'idéologie déclarée du parti mais ne semble vraiment pas fonctionnel pour eux. Ils cachent quelque chose. Et je crois que cela confirme nos soupçons. Le parti est un instrument pour d'autres fins. Probablement accéder au pouvoir, mais j'ai bien peur que ce ne soit ni démocratique ni populaire.
- C'est exactement ce que m'a donné à entendre le cardinal de Villers.

Et Servais raconta alors son entrevue avec le cardinal et les soupçons que celui-çi lui avait communiqués.
- Alors nous ne faisons pas mauvaise route -conclut Trompel-. Le PNI doit être une façade de conspirateurs.
- Qui doivent être, probablement, ceux que la DST à détecté à la maison de Durand.
- Mais la députée Darbée n'a pas assisté à cette réunion. Serait-elle en marge?
- Je crois qu'il serait bon que tu essayes de te rapprocher d'elle. Pourvu que tu puisses gagner sa confiance et en savoir plus sur sa relation avec Daems et les autres.
- Je ferai mon possible.
- Pour ma part, j'essayerai d'obtenir l'autorisation pour analyser les mouvements de fonds des gens qui se réunissent chez Durand. Mais nous devons prendre des précautions pour qu'ils ne se rendent pas compte que nous enquêtons sur cela.
- Nous pourrions peut-être demander l'aide du Service des Taxes et de la Super des Banques? Nous couvrant ici comme un audit de routine ou quelque chose de semblable.
- Une autre possibilité est de parler d'une enquête sur les transferts de fonds du trafic de drogue. Nous pourrions arranger cela avec la brigade anti-narcotiques, ainsi tout resterait "dans la maison", ce qui est plus facile de coordonner. Et aussi d'expliquer à la banque pourquoi nos intéressent les mouvements de fonds. Par "pur hazard" nous verrions les comptes de Durand, Verstappen et les autres qui nous intéressent.
- Formidable!

Deux jours après sa demande d'adnmission, Trompel recevait la confirmation de son acceptation dans le groupe "République belge" de Facebook. Il avait eu la précaution de mettre dans son profil personnel qu'il était membre du PNI, mais n'avait pas mis sa profession de journaliste sinon son grade de licencié en sciences sociales, et cela avait peut-être été un facteur crucial.

Il entra donc à la page du groupe et se mit à lire les messages. Ils étaient, en majorité, congruents avec la politique du PNI, sauf pour une chose: on répétait sans cesse que l'objectif -une république égalitaire- devait s'obtenir "par tous les moyens". Et cela n'excluait pas les attentats, qui avaient été applaudis par les membres du groupe chaque fois qu'ils avaient eu lieu. Il trouva quelque chose de plus: des références à des posts d'un blog appelé "Le républicain", qu'il n'avait pas trouvées auparavent. Il en trouva l'adresse dans l'un des messages et suivit l'hyperlien.

Là, il rencontra un hebdomadaire de nouvelles et comentaires centrés sur tous les thèmes de la politique locale, abordés d'un point de vue semblable à celui du groupe de Facebook: afin au PNI mais beaucoup plus radical et violent en termes de stratégie. En révisant les posts passés, il découvrit que les manifestations du 1er juillet contre le roi Albert II étaient considérées comme un échec, non seulement parce que les balles avaient été expulsées dans une autre rue -ce qui confirmait ce qu'il savait et avait compris au sujet de l'intention originelle- mais aussi que quelque chose de beaucoup plus grave avait été préparé mais n'avait pu se produire à cause des changements de dernière minute qui avaient rendu impossible de voir le roi depuis l'avenue. C'était une information que la police venait seulement de savoir par le cardinal et un indice de ce que le groupe "République belge" était étroitement lié au groupe terroriste derrière les attentats. Mais était-ce ou non une fraction du PNI? Comment le savoir?

Il ouvrit alors le profil du responsable du blog. Il disait s'appeler "Jean LeCasseur", ce qui était évidemment un pseudonyme. Comme pour publier il fallait une adresse de courriel, il vérifica celle-çi: lecasseur@gmail.com. Etant sur Gmail, son propriétaire pouvait être n'importe où dans le monde et n'avait aucune obligation de mieux s'identifier. Pour connaître l'origine des envois au blog, il faudrait envoyer une demande au propriétaire du site de blogs au travers d'Interpol. Mais cela serait de peu d'utilité: les contenus pouvaient être envoyés d'un cybercafé ou bien utiliser une connexion avec adresse IP variable ou un réseau wi-fi de libre accès, comme il y en avait dans les hôtels, les gares et les aéroports d'un peu partout. Un cybercafé pouvait être trouvé; un réseau wi-fi aussi mais ceci -tout comme une IP variable- rendrait très difficile l'accès à l'usager, à moins qu'on ne surveille tous les points de référence pour voir s'ils se répétaient et, ainsi, à un certain moment, pouvoir attraper l'auteur in fraganti. Quelque chose de très difficile et peu probable, surtout tenant compte qu'il pouvait passer la frontière belge et faire l'envoi d'un pays voisin, où il serait impossible d'obtenir la surveillance. Et ce type d'enquête ne lui revenait pas: c'était le travail de la brigade de cyberdélits, et eux savaient comment procéder, si c'était factible.

Avec ces données et ces considérations, Trompel élabora un nouveau rapport qu'il fit parvenir à son chef. Il continuerait à surveiller les groupes de Facebook et le blog subversif, ajoutant les nouvelles et commentaires qu'il y trouverait à son système d'analyse.

En lisant de nouveau le "mur" du groupe de Darbée sur Facebook, il trouva reproduite et fortement applaudie une nouvelle du journal Le Soir: "Le prince Philippe déclara que la codice a été trop de fois le moteur de certains secteurs. La crise actuelle n'est pas seulement économique, estime-t'il, mais c'est une crise de valeurs." Il était à attendre que cela soit repris ici! Que dirait le groupe "République belge"? Il y trouva le même texte. Il passa alors au blog "Le républicain". Ici, la nouvelle avait aussi été copiée. Le commentaire était applaudi et suivi d'une question: "Le prince se sauve-t'il ainsi de notre colère?" et la réponse: "Pas du tout! La famille royale n'a rien à faire dans la société égalitaire que nous cherchons. Elle doit disparaître. Si elle n'abandonne pas volontairement le pays, nous l'expulserons ou la ferons disparaître de n'importe quelle façon...".

04/05/2010

La conspiration 4.2.

Maintenant, Trompel devait aller déjeûner (ou dîner, comme en dit en Belgique) au restaurant de l'hôtel Lambermont, selon l'invitation reçue par l'entremise du délégué de la cellule du PNI de Bruxelles, pour rencontrer le président du parti et parler de stratégie publicitaire. A la table où il fut conduit, il trouva Martin Daems, accompagné de la députée Paula Darbée et -ce qui le surprit davantage- de Julien Durand, le président de la Banque Lambermont et propriétaire de l'hôtel du même nom. Son délégué de cellule n'était pas là. Après les présentations et une conversation intranscendente pendant qu'il prenaient un apéritif, Daems décida d'entrer dans le sujet de fond.

- Monsieur Trompel, j'ai suivi vos articles dans La Dernière Heure et je suis fort satisfait de vos commentaires favorables mais pondérés. Je suis sûr que votre éthique professionnelle vous empêche d'être plus chaleureux, mais le délégué de votre groupe m'a assuré que vous avez démontré un grand compromis avec les principes de base de notre parti, et j'en suis très heureux. Il m'a aussi dit que vous étiez disposé à nous donner quelques conseils pour le développement de notre stratégie de propagande. Nous avons engagé une agence de publicité, mais j'ai bien peur que la politique ne l'intéresse pas beaucoup et que, de ce fait, elle ne comprend pas trop ni la scène spécifique ni ce que nous désirons, chose que vous connaissez fort bien. En conséquence, nous aimerions savoir jusqu'à quel point vous seriez disposé à collaborer avec nous. Et je vous demanderais ensuite quelques orientations initiales.
- Monsieur Daems, vous avez bien été informé de mon intérêt et, comme je l'ai signalé dans les réunions, il me semble que le parti manque d'une meilleure compréhension de la façon dont fonctionnent les média et comment l'on peut orienter l'opinion publique. Une chose est faire de la publicité, mais il en est une autre d'essayer de se gagner et d'orienter l'opinion, tout spécialement à partir d'une position débile comme celle d'un parti minoritaire.
- Mais on pourrait estimer que presque tous les partis belges sont essentiellement minoritaires -objecta Durand.
- En effet. Mais souvenez-vous qu'ils ont pour la plupart une longue histoire, étant héritiers -en majorité- de grands partis qui ont agi pendant plus de cinquante ans. Pour cela, plusieurs d'entr'eux ont hérité d'une partie des électeurs par simple tradition alors que d'autres ont adopté des positions auparavent inexprimées mais aussi ancrées dans des affaires du passé, comme les différences lingüistiques. Pour les partis avec de nouvelles idées, comme le nôtre, ils est très difficile de leur faire la concurrence et une stratégie non traditionnelle en politique est indispensable.
- Je peux vous confirmer par expérience qu'il est très difficile de se faire entendre -concorda Paula Darbée-. Vous ne savez pas ce qu'il m'en coûte de me faire écouter à la Chambre.
- Je crois que nous sommes d'accord là-dessus. Et c'est pourquoi votre assistance nous intéresse. Comment pouvons-nous nous l'assurer? Voilà la première question que je voudrais que vous me répondiez. Pouvons-nous vous engager dans notre équipe administrative? Dans quelles conditions?
- Je ne voudrais pas renoncer à mon travail actuel -répondit d'abord Trompel, qui avait clairement ses objectifs propres-. Je ne doute pas que ce que je fais à La Dernière Heure vous convient et l'abandonner pourrait vous causer préjudice. Vous avez maintenent un allié dans la presse et, si vous n'en avez pas d'autre, cela est fondamental. Il serait bon d'en avoir un aussi en télévision, mais vous connaissez sûrement la loi: le personnel de presse de la RTB s'engage d'accord avec la quantité de votes obtenu par chaque parti, et vous ne pourrez donc en avoir un que lorsque vous obtiendrez une meilleure représentation électorale. Pour ma part, donc, je ne peux vous offrir qu'un temps très réduit. Je peux vous donner des conseils; je peux vous communiquer mon opinion sur votre campagne publicitaire. Peut-être aussi assister aux réunions de la cellule où l'on discutera plus directement comment transformer les principes et objectifs du parti en actions de propagande. Mais cela serait tout. Si vous désirez me payer pour cela, je vous en serai reconnaissant mais, si cela n'interfère pas avec mon horaire normal de travail, cela ne me semble pas fondamental.
- Cela est très clair pour nous, monsieur Trompel -répondit Durand-. Nous vous inviterons à nos réunions de planification quand elles traiteront d'actions publiques. Et nous vous soumettrons les plans que prépare notre agence de publicité pour les évaluer et les corriger. Pour ces travaux spécifiques, qui vous prendront du temps hors des réunions, nous vous payerons. Qu'en pensez-vous?
- Je suis d'accord.
- Maintenant, monsieur Trompel -continua Daems-, en vue de ce que nous avons fait jusqu'à présent et de vos observations au sujet de l'action sur l'opinion, pourriez-vous nous donner un conseil pour formuler une ligne de conduite générale?
- Bien sûr. Avant tout, dans notre cas, il faut considérer la nécessité d'une forte présence dans les média. Pour cela, la publicité est totalement secondaire. Ce qui est fondamental, c'est d'être présent dans les nouvelles et de susciter une discussion publique et, évidemment, attirer les adhésions. Cela ne s'obtient pas avec des insertions payantes: cela s'obtient en créant des faits qui attirent l'attention. Votre essai avec les balles lancées quand le roi et le président italien inaugurèrent l'exposition étrusque est un bon exemple mais raté.
- Parce que nous ne savions pas que la gendarmerie déplacerait la camionette.
- C'est un aspect mineur. Ce n'est pas ce que je critique. Lancer des oeufs fut, à mon avis, une erreur. Bien qu'il y a toujours une partie importante de la population qui s'oppose à la royauté, il vous faut connsidérer que la figure du roi est toujours appréciée par ceux qui se rassemblent pour le voir et que, plus encore, la plupart de gens haïssent les actions dénigrantes comme celle-là. Si, au lieu de cela, vous aviez lancé les balles à la main dans l'avenue ou aviez lâchés en l'air des ballons à gas, vous n'auriez offensé personne et auriez attiré plus l'attention. Inventez des actions comme celles-là mais évitez toujours le négatif! Mais ces faits ne peuvent pas non plus être trop fréquents, parce qu'ils ne font que marquer votre présence. Il faut des actions qui permettent de faire connaître des idées capables d'attirer, de gagner l'adhésion. Cela n'est pas facile. Cela requiert des gens capables de les expliquer, de convaincre, d'enthousiasmer: des leaders. L'opinion se structure en groupant des suiveurs autour de leaders. Vous, mademoiselle Darbée, vous avez été élue parce que vous avez cette capacité. Vous devez l'exploiter. Si l'on n'accepte pas l'une de vos idées à la Chambre, appelez la presse, expliquez la et démontrez l'erreur de ceux qui la repoussent. Vous, monsieur Durand, vous êtes un homme important qui peut aussi être écouté par la presse. Expliquez que vous appuyez ce parti parce que vous estimez que la banque est un service social, que votre banque est au service de la population et non des grands capitalistes, et j'espère que vous trouverez la façon de le démontrer. Et vous, monsieur Daems, introduisez des changements dans le fonctionnement du parti. Le système des cellules et des délégués est très démocratique mais empêche que surgissent des leaders. Il faut des assemblées où tous puissent se connaître et où les meilleurs délégués se fassent remarquer, pour passer à être leaders. Vous devriez aussi installer un serveur d'internet, avec un site web et toutes les ressources qui facilitent aujourd'hui les communications groupales: Facebook, Twitter... Ainsi vous pourriez mieux motiver et mobiliser vos sympathisants. Voilà tout ce que je peux vous dire pour l'instant, résumant en peu de mots un peu de théorie sur l'opinion publique.
- Merci, monsieur Trompel. C'est bien ce genre de choses que nous voulions entendre. Il nous faudra le discuter entre nous. Nous vous appellerons pour vous informer de nos propositions. Laissons ce thème.

Trompel avait évidemment une autre idée derrière la tête. Abolir le système des cellules révèlerait la réalité du parti et il n'était pas sûr que Daems et ses associés le désirent. Il avait aussi mis en évidence l'étrangeté de la présence d'un directeur de banque. Durand avait pâli quand il s'était dirigé à lui. Le rappellerait-on vraiment? Il avait peut-être été trop loin!

Ils étaient arrivés au dessert et parlèrent d'autres aspects de la politique belge. Puis ils se séparèrent.

Quand Trompel fut parti, Daems se mit à rire.
- L'homme t'a donné une leçon -dit-il en regardant Durand.
- Je n'aurais pas du venir. Il doit se demander ce que je faisais ici.
- Mais tu voulais le connaître. Maintenant, tu le connais. Et il nous a donné de bons conseils, à ce qui me semble. Bien qu'il ne nous convient pas de les appliquer tous. Changer la structure du parti pourrait être dangereux pour nous.
- Mais il a raison en ce qui concerne notre présence politique -intervint Darbée-. Nous devons élever davantage notre voix, faire que les média parlent plus de nous. Sinon, nous n'obtiendrons pas plus de voix et nous ne pourrons assurer une victoire future.
- Il nous faut inventer des faits qui causent sensation.
- Nous l'avons déjà fait et nous en préparons d'autres.
- Qui seront clairement en notre faveur?
- Je convoquerai le Noyau -dit Durand.